"Je veux être clair dans mes relations avec vous...
Mes textes évoquent de temps en temps la Franc-Maçonnerie et le symbolisme commun avec le Camino...! Je vous envoie les deux premières étapes et je vous laisse juge de leurs diffusions."

Quelques unes des 38 étapes de la Via de la Plata,
de Bernard

Mardi 22 mai 2001 SEVILLE.

Mercredi 23 mai 1er étape >>> 25 kms Séville > Guillerma

Mercredi 24 mai 2° étape >>> 20 kms GUILLEMA >>> CASTIBLANCO

Vendredi 25 mai 2001 3e étape >>> 30 kms CASTIBLANCO >>> ALMADEN DE LA PLATA

Samedi 26 mai 4e étape >>> 16 kms ALMADEN >>> EL REAL DE LA JARA (province de Badajoz)

 

 

Mardi 22 mai 2001 SEVILLE.

J’ai réussi à bien dormir dans le train malgré l’antagonisme de mes sentiments. L’envie d’aventure pour aller de l’avant et l’appréhension de l’inconnu… La grande question qui provoque cette réflexion est : ai-je bien évalué mes possibilités physiques et morales… ? Encore la recherche du juste milieu pour éviter l’échec…

Séville l’aventure commence. Dans le hall de la gare, j’ai récupéré un plan de la ville. Premier sourire de la jeune femme qui me l’a procuré et qui me montre la rue du cardinal Spinola adresse du convento de Santa Rosalia.

Une demi-heure de marche à travers la ville colorée. À l’occasion d’un porche qui s’ouvre ou d’une fenêtre entrebâillée, je jète un œil indiscret dans les intérieurs : des cours ou des salons un peu rococo mais toujours des couleurs, des azulejos, de la verdure et de l’eau. Je comprendrai très vite que le souci premier de tous est de créer un environnement de fraîcheur.

Il est 9 heures un peu tôt pour l’Espagne, mais la ville bouge déjà beaucoup. Une ville du sud à l’évidence pour celui qui était, il y a quelques heures encore en France, comme une sensation de dépaysement dans les couleurs, le soleil et même dans l’odeur de l’air bien que nous soyons dans le cœur d’une grande ville.

J’arrive facilement à la porte du monastère, un portique de bois austère. Je pénètre dans un hall sombre pour trouver une sorte de guichet. Je sonne, quelques minutes pour voir apparaître une sœur très souriante et aimable. En apprenant que je suis français elle me félicite de mon Espagnole, mais déjà l’éternelle question : " Pourquoi ce pèlerinage " ? Bien heureux celui qui peut répondre en quelques mots… ! ! ! J’ai remarqué que cette question est toujours posée par ceux qui n’ont jamais fait le Camino…

2000 pesetas la nuit, pour un endroit très propre, des draps une douche chaude qui sera une des dernière avant plusieurs jours, dans les jours à venir elles seront froides, mais je ne le sais pas encore… Bref, un bon " albergue " mais ce soir, je serai seul pour en profiter. Ma crédenciale vient de recevoir son premier tampon appelé célio (timbre en Espagne), j’ai gardé la même que l’année dernière et à la fin de ce deuxième voyage ce document aura pour moi une valeur sentimentale inestimable.

Juste un peu de tourisme cette après-midi, il est 14 heurs assis sur un ban, j’ai devant moi la Giralda, la cathédrale de Séville, qui mélange l’architecture islamique et gothique. Le contraste donne un bel ensemble et cette Giralda est vraiment un minaret sur lequel un clocheton a été ajouté…

J’ai les clefs du couvent, je peux donc entrer et sortir à ma convenance. Je me suis trouvé ridicule, je n’arrivais plus à ouvrir ma chambre, un sourire de la soeur pour ma maladresse et tout est rentré dans l’ordre.

Le soleil s’est voilé la température est douce, environ 25°.

Il me fallait attendre 21 heures pour manger au resto. J’ai donc grignoté avec plaisir quelques tapas et je suis rentré au couvent… Il est 10 heures je me glisse dans mon lit, les rues sont bruyantes et c’est un début de soirée pour l’Espagne.

Je suis fatigué ces dernières 48 heures ont bougé mon cœur et ma raison, demain l’aventure commence, j’espère qu’Il sera près de moi…

J’ai un peu peur…

Humour et Fraternité pour tous.
Bernard.DILLON@wanadoo.fr
      M.:M.: REAA (1802)
    3, cours du jeu du mail
         09500 Mirepoix

 

Mercredi 23 mai 1er étape >>> 25 kms

Séville > Guillerma

Il est 7h 30 la ville est vide. Je suis un peu ému, comment va se présenter le Camino ? J’ai récupéré un fascicule auprès de l’association Del Camino De Santiago De Sévilla, il me serra très utile tout au long de ce voyage.

Dans un premier temps, j’ai 25 étapes à faire pour atteindre le nord en longeant le Portugal et rejoindre Astorga sur le Camino Frances et conclure avec 9 étapes pour rejoindre enfin Santiago si tout va bien, soit environ 950 kms.

Surprise en sortant de Séville, je trouve rapidement les flèches jaunes du Camino. Le chemin passe tout près des anciennes structure de l’expo universelle, ces flèches seront pendant presque 4 semaines une hantise, mais je ne sais pas encore à quel point…

Le soleil est déjà là très présent et je peux vous dire dès maintenant qu’il en sera ainsi pendant mes 34 étapes… ! ! ! Je ne sortirai pas le poncho du sac. Satisfaisant pour moi qui aime la chaleur, mais les jours à venir vont souvent me surprendre, la chaleur peut être aussi dure que les intempéries, nous en reparlerons…

Je traverse Santiponce et mon allure me fait reconnaître par un pérégrino en vélo. Il vient du Guatemala et la langue que nous avons en commun nous fait très vite sympathisée. Nous nous retrouvons à la sortie de la ville dans les ruines de la métropole romaine d’Italica crée 206 ans avant JC. Tout au long de ce voyage, je serai en contact avec la voie romaine suivie par les Mazarabes et que veux suivre la via de la plata quand cela sera possible car souvent la route nationale a pris sa place…

Des odeurs du sud, de la verdure, des fleurs sur les bas-côtés, il y a huit jours, il pleuvait encore beaucoup dans la région. Le soleil fait exploser le printemps et les champs d’orangés ajoutent à mon plaisir.

Guillena ce sont les policiers locaux qui me conduisent au centre sportif où je vais passer ma première nuit. Je suis dans le vestiaire des douches, je m’installe en déroulant sur le carrelage mon matelas légèrement gonflable, environ 2 cm, et je sors mon sac de couchage spécial nuit chaude… C’est-à-dire qu’il me préserve de la froidure à condition que la température ne descende pas sous les 7à 8 degrés. Le tout a le mérite d’être très léger, rappelez-vous que l’ensemble de la charge de ma mochila (mon sac à dos) ne devrait pas dépasser les 8 à 9 kgs avec mes 67 kgs de poids de corps. Il est pourtant aux environ des onze Kgs en état de marche avec la nourriture d’urgence et peut être plus quand il m’a fallu faire suivre beaucoup d’eau…

L’environnement de ce centre sportif est digne d’un 3 étoiles, piscine encore vide et une merveilleuse pelouse occupée par des arbres aux essences et aux couleurs africaines. Un régal pour la détente et attendre le déclin du soleil qui semble devenir de plus en plus chaud dans l’après-midi.

Je me suis fait avoir, je suis monté en ville à 17 heures pour faire des achats et je sais pourtant que rien ne bouge dans les épiceries avant 18 heures et jusqu'à 22 heures. Je retrouve mes habitudes de pérégrino, " batido de chocolaté " du chocolat au lait froid que je bois à la paille le matin au réveil accompagné de fromage et biscotte. Il me faut faire face aux deux ou trois premières heures de marche avant d’avoir le bonheur de savourer un café au lait chaud à l’ouverture du premier bar rencontré…

La nuit tombe les jeunes du coin, comme partout, vont faire du bruit jusqu'à minuit… Le vestiaire des douches sent l’humidité, il fait chaud je sors tout mon barda à l'extérieur. Maintenant que je suis seul, je vais dormir à la belle étoile. J’ai ce centre sportif pour moi tout seul et les clefs dans la poche, mon Camino commence bien, mais cette première nuit va manquer de conforts mon sommeil se fera un peu dans la douleur… Dans quelques jours cependant je découvrirai qu’il est fort possible de passer une bonne nuit à la dure, tout est question d’adaptation…

Après la douche froide, je suis nu couché sur mon sac, une odeur d’herbe, un souffle qui caresse, le ciel est beau, je suis heureux.

Déjà une pensée pour Lui dire merci, il faut toujours le faire quand le bonheur est là et dans le brouillard d’un demi-sommeil il y a tous ceux que j’aime…

Un frisson de gratitude…

Mercredi 24 mai 2° étape >>> 20 kms

GUILLEMA >>> CASTIBLANCO

Les premiers jours sont toujours difficiles et il est bon d’avoir des petites étapes pour habituer le corps et la raison… La température dépasse facilement les 30° et je ne sais pas encore que la canicule va s’installer pendant presque 3 semaines…

Cette première nuit à la dure bien que très poétique fut douloureuse pour les muscles en plus j’ai dû simplement dormir 4 ou 5 heures… Je me rendrai compte de la nécessité pour moi de dormir 6 heures pour être performant le lendemain. Je récupère très bien musculairement les kilomètres de marche à cette seule condition…

La durée de sommeil insuffisant a rendu la journée plus pénible, tout cela demande quelques jours d’adaptations pour faire face avec plus de sérénité.

Les chemins sont pour l’instant bien balisés. Ils sont encadrés par une végétation bien différente de celle croisée sur les pistes ariégeoises et caractérisée par des odeurs, plutôt des parfums, que j’ai rencontrés au Maroc… Il y a 15 jours, il pleuvait beaucoup sur l’Andalousie et pourtant les chemins de terre sont très secs. Ils le seront de plus en plus et curieusement je vais découvrir que les sols se transforment en poussière très fine capable de recouvrir les chaussures… Il est amusant de constater que le soir, le pied des chaussettes est propre, mais il faut les changer presque tous les jours car le haut est imprégné d’une poussière très fine qui finit par pénétrer dans la chaussure…

Les pieds… ! Deux mots pour en évoquer l’importance et la préparation. Avant de partir, sur conseil d’un podologue, j’ai commencé par 10 jours de soin de la plante des pieds pour la tanner avec une préparation de formol dilué à 30%, ensuite massage pendant 20 jours avec du beurre de Karité. Pendant les 5 semaines du Camino le matin avant de partir massage avec la crème anti-frottement NOK (Akiléine) et le soir à l’arrivé massage avec le beurre de Karité. J’utilise trois paires de grosses chaussettes de laine identique dans des chaussures en Gort-Tex qui monte sur la cheville.

Conclusion pour moi encore 950 kms sans ampoules ni ennuis d’aucune sorte.

J’ai souvent parlé de la durée d’un voyage pour couper de nos habitudes. Il en sera de même pour ce Camino il me faudra quelques jours pour que le corps, la raison, et le cœur entrent dans une sorte de conditionnement que j’assimile à l’initiation… Quand le cadre, la gestuelle, la raison, le cœur sont en harmonie alors là seulement l’essentiel peut se produire… Oui de l’incommunicable peut se produire sur le Camino de Santiago comme sur les Colonnes de nos temples. Plus les années passent, plus il est difficile de communiquer à un profane l’acquit maçonnique et il en est de même pour le Camino. Quand je parle de ce voyage à quelqu’un qui ne la jamais vécu je ne peux que lui communiquer l’enveloppe d’un quelque chose qu’il faut vivre…

Pour 20 kms, j’ai souffert aujourd’hui… ! Les distances semblent longues car les villages sont espacés les uns des autres, durant tout ce voyage, c’est une des évidences, parfois 20 ou 30 Kms sans âmes qui vivent… Pourtant cette solitude est belle, je commence à trouver de grandes étendues clôturées pour les bovins avec quelques arbres ici ou là qui sont des chênes-lièges ou des chênes verts. Il faut traverser ces étendues en surveillant les vaches du coin de l’œil…

Il n’y a pas d’albergue, pas de refuge à Castiblanco , dans le premier bar rencontré ou le coca (que je ne bois jamais) additionné d’eau devient un nectar… ! Je trouve un lit rustique chez l’habitant, mais la douche est bonne. Mille pesetas pour la nuit, j’ai besoin de récupérer de la nuit dernière. Un peu de lessive, douche, massage, déambulation dans le village, petits achats alimentaires pour demain, fruits secs, fromage, serano (très bon jambon d’Espagne)… Il est 20 heures, je suis dans un bar, mon carnet se couvre de mots souvenirs, impossible de manger avant 21 heures et quant à 10 heures je vais me coucher la vie semble commencer pour les Espagnoles…

Je me glisse dans mon sac, penser ? Pas encore, j’ai sommeil, demain 30 kms à faire, j’ai besoin de Lui, mais j’ai décidé de ne rien demander pour moi… Nous avons les outils, à nous de vouloir avec nos tripes et notre cœur…

Humour et Fraternité pour tous.
Bernard.DILLON@wanadoo.fr
      M.:M.: REAA (1802)
    3, cours du jeu du mail
         09500 Mirepoix

Vendredi 25 mai 2001 3e étape >>> 30 kms

CASTIBLANCO >>> ALMADEN DE LA PLATA

Trente kilomètres entre les deux villages, impossible de s’arrêter avant…

Trente kilomètres sous un soleil de plomb… J’ai pris la route ce matin à 7h15 et le trajet a duré 8 heures…

Les premières heures à la fraîche tout va bien, le corps petit à petit prend son rythme. Le chemin longe la route qui n’est pas très fréquentée tout va bien.

Une bifurcation à droite pour entrer par un portique western dans une propriété appelée El Berrocal qui semble devenir un immense parc. Une chaise bancale sous un arbre et en pleine nature profitons en pour faire une pose, et tout en grignotant un bout de fromage simplement regarder autour de sois.

Comment éviter les répétitions : la nature est merveilleuse. Des chênes-lièges à perte de vue mais parsemés sur l’étendue comme si une main de géant les avaient jetés là à la volée… Ils semblent presque posés sur une pelouse dorée et fleurie qui brille au soleil du matin… C’est pour moi un étonnement renouvelé, l’herbe est assez haute, douce comme de la soie, et elle semble bougée par la provocation d’une respiration invisible…  

Je reprends le Camino et je dois dire que mes douleurs me faisaient un peu oublier l’environnement. Oui c’est dure, nous ne sommes que le troisième jour, et j’espère que très vite mon corps deviendra de plus en plus résistant. Il n’est pas onze heures et déjà une température qui dépasse les trente degrés les gens d’ici disent que c’est le début d’une période…

Les heures passent et je me fais rejoindre par RoseMarie une Allemande athlétique d’une soixantaine d’années dont je vous reparlerai. Nous nous séparons presque aussitôt, elle s’arrête pour changer de chaussures.

J’arrive près d’une maison forestière et c’est la seule présence humaine de la journée. Par précaution je demande un peu d’eau, la gardienne m’indique dans un sourire la présence à deux kilomètres d’un point d’eau où je pourrai me reposer et prendre de l’eau. Je continue avec un soleil brûlant et mon choix d’un vrai chapeau de brousse s’avère très judicieux…

Deux kilomètres plus loin, en plein soleil, un petit rio traversé par un pont de fortune… Je comprendrai plus tard que je suis là en face du fameux point d’eau. Il semble que les bêtes et les pèlerins peuvent boire au même endroit sauf que mes intestins peu habitués feraient peut-être parler d’eux… Je m’abstiens donc.

Il me reste suffisamment d’eau pour finir une journée normale, mais les 5 derniers kilomètres sont un peu une surprise…

Une pente qui s’accentue de plus en plus, un chemin qui n’est même plus un sentier, des flèches jaunes très discrètes, mais il faut surtout ne pas se perdre, je souffre… Mes deux bâtons sont maintenant indispensables pour la grimpe sur cette terre surchauffée qui roule sous mes chausseurs. Il n’y a pas d’arbre, mais là une pierre pour s’assoire sur laquelle un maigre buisson projette un peu d’ombre, je souffle un peu… La mochila sur les épaules, immobile, les yeux fermés, l’eau par petite gorgée, je laisse mon sang s’apaiser… L’air pue la chaleur, tout semble immobile autour de moi, comme figé, comme si l’air lui-même avait une consistance… Je me relève après quelques minutes, la pente et le poids me font perdre l’équilibre, je me rattrape de justesse avec mes bâtons… Je me demande ce que je fais là il faut être un peu maso… ! ! !

Enfin le sommet de la colline pour découvrir juste derrière en contrebas un village qui explose dans une blancheur africaine : Almaden de la Plata. Encore une demi-heure pour une descente presque plus fatigante que la monté et pour la fin d’une " promenade " de huit heures de plein soleil…

La journée a été si dure que mes réflexions intérieures sont restées très terre-à-terre… La douleur physique peut faire oublier bien des choses, mais justement faire avec est dans l’apprentissage du Camino. Dans quelques jours, j’oublierai un peu plus facilement mon corps pour écouter un peu plus mon cœur.

La mairie est fermée, l’Eglise aussi il ne reste que le bar, d’abord deux cocas et un demi-litre d’eau pour mélanger le tout et boire silencieusement dans une sorte de jouissance, vous n’imaginez pas le délice de l’instant…

Le patron est sympa et j’apprends que le refuge du village se trouve au premier étage, il y a des toilettes et à côté les douches, je pourrai installer mon barda sur le carrelage de la pièce et il me servira à manger vers 21 heures…

Il est 20 heures, je suis installé à l’ombre du bar avec les vieux du village et j’écris. Très vite les questions fusent et la curiosité des hommes est surtout une preuve d’intérêt plutôt agréable…

Mon portable sonne, le paternaute et TeH qui pense à moi, quelqu’un disait qu’être libre c’est ne compter pour personne, mon cœur est heureux de ne pas être tout à fait libre…

Minuit je ne dors pas, je suis même très éveillé car je suis au bar à attendre sa fermeture… Je dors juste au-dessus, à demain pour vous raconter…

Samedi 26 mai 4e étape >>> 16 kms

ALMADEN >>> EL REAL DE LA JARA (province de Badajoz)

Je remonte toujours droit vers le nord en longeant le Portugal.

Le kilométrage de la journée peut paraître court, mais je préfère qu’il en soit ainsi dans ce début de voyage. Dans quelques jours, je n’aurai plus ce choix, les villages seront très éloignés les uns des autres. De plus mon corps doit s’adapter à la canicule il y a tout juste deux semaines, il faisait encore froid en France…

Heureusement que l’étape du jour est courte hier j’ai vécu par force la soirée d’un village espagnole qui se termine vers 1 heure du matin…

Dans les toilettes du premier étage, mon matelas gonflable posé sur le carrelage était juste au-dessus de la salle du bar et en plus la pièce était contiguë avec une salle de spectacle… Comme par hasard hier soir il y avait théâtre… La représentation s’est terminée vers 10 h 30, relativement tôt, mais les participants concluaient par un petit casse-croûte qu’il m’a fallu partager. Ambiance sympathique, mais j’aurais préféré me reposer, il faut bien le dire.

Enfin onze heures, je vais pouvoir dormir, c’est oublier un peu vite que mon barda est juste au-dessus d’un bar en Espagne… ! ! ! Que je le veuille ou non je participe à toutes les conversations du rez-de-chaussée…

Je suis assi sur le sol, dans la pénombre, dos au mur la fenêtre grande ouverte pour laisser entrer la nuit et ses 20° qui en comparaison de la journée sont un peu de fraîcheur… Les voix qui montent deviennent une musique en continue et sans m’en rendre compte mon esprit s’évade dans des réflexions pourtant peut facilitées par les circonstances… Je ne subis pas la solitude en ce début de voyage, je souffre, mais je suis bien et heureux, je suis un privilégié… IL est très présent, bien que l’autre moi-même soit enclin à l’autosatisfaction de la réussite et à oublier l’humilité nécessaire pour que la prudence me permette d’aller le plus loin possible… Je suis loin, loin en sa compagnie et j’affirme que là, sur ce carrelage, seul dans la nuit, j’ai appris des choses sur lui, moi et l’autre.

Les voix hautes en couleurs, qui me rappelaient celles de ma grand-mère quand elle me disputait, se sont tues brusquement vers 1 heure du matin…

Dormir, dormir, se reposer, mais le faire 4 à 5 heures sur ce carrelage n’est pas très réparateur pour le vieux pérégrino… ! ! !

Vers 7 heures ce matin j’ai déjeuné d’un café au lait, un luxe pour un pèlerin… Le Camino le matin semble toujours plus beau, il titille les sens par ses couleurs et ses odeurs charnelles… Toujours les chênes-lièges et dessous cette herbe de soie parsemée de fleurs qui ondule avec langueur, disons-le, une envie de si vautrer et de si attarder avec celle qu’on aime… La nature est naturellement sensuelle et cette sensualité vraie est pour moi l’expression de la féminité, je revendique cette féminité en moi. Pour nos anciens, la terre était femme, je le ressens dans mes tripes sans le recours de la raison…

Mes yeux cherchent à comprendre… À quelques centaines de mètres un bâtiment délabré dans le creux d’un vallon ombragé, l’ombre et le soleil jouent avec des formes nombreuses que je prends d’abord pour des chiens… Des centaines de petits cochons noirs avec pour seul gardien un gros chien qui semble avoir adopté la couleur noirâtre de ses compagnons… Les petits sont tout petits et les adultes apparaissent comme des nains en comparaisons avec nos cochons bedonnants. J’apprendrais que ces pattes noires donnent cet excellent " jambon serano " succulent, mais aussi onéreux.

Les animaux croient que j’apporte de la nourriture, ils se dirigent vers moi, mais le chien s’interpose et s’approche menaçant, il fait son boulot et il me faut maintenir à distance avec mes bâtons tout ce petit monde … Je m’éloigne sans autres problèmes, cette " attelage " de chien et cochons sans présence humaine est vraiment déconcertante…

Passé 10 heures, le soleil devient accablant et la succession de montés et descentes deviennent pénibles… Je suis maintenant dans une propriété où les moutons sont nombreux, j’approche d’un parc de travail ou des hommes en pleine chaleur semblent traiter les animaux après l’échange d’un buenos dias, je poursuis mon chemin. Un kilomètre plus loin je me retrouve en face de deux gros chiens sans races, mais très agressif, je sais maintenant pourquoi les dompteurs ont toujours une barre de fer mes bâtons de marche garde tout ce monde à distance. Tout va bien je referme une barrière métallique et je me crois en sécurité. Quelques mètres et je me retourne par instinct juste pour faire face à un des molosse silencieux passé sûrement sous les filets à moutons, mes bâtons font encore l’affaire…

Après être passé à l’endroit où sera édifié un petit monument en souvenir de José Luis Salvador, un des artisan des flèche jaunes du Camino, j’arrive de bonne heure à El Real de la Jara et il n’y a pas de refuge. Chez l’habitant, un petit lit et une douche pour mille pesetas feront l’affaire…

Douche, lessive, détente, maintenant je suis dans un bar, j’écris et en même temps j’observe les gens… J’ai papoté un long moment avec le patron, ils sont trois Frères et ils travaillent ensemble depuis plus de 20 ans s’est dure, mais le résultat est bon…

Après un repas rapide, je retrouve mon hôtesse vers 21 h 30. La maison est silencieuse, très kitch, des dorures, des poupées un peu partout, chacun son goût, mais ma logeuse donne le principal : la gentillesse…

Je me glisse dans mon sac qui me donne une sensation de fraîcheur, j’ai vraiment besoin de sommeil. Je suis un peu inquiet les étapes restent courtes encore un ou deux jours, mais la température dépasse maintenant régulièrement les 35°… Quand il faudra marcher 8 ou 10 heures, il faudra assurer…

Pensée pour ceux que j’aime…

Humour et Fraternité pour tous.
Bernard.DILLON@wanadoo.fr
      M.:M.: REAA (1802)
    3, cours du jeu du mail
         09500 Mirepoix