Les 3 coquilles
pour un chemin en 3 Tronçons :
Espoir - espérance - réjouissance 

 

 Chaque chemin  peut devenir une expérience unique pour tenter d'aller à la recherche de soi.
 
1999-2000-2001
Les 3 tronçons de Jean 

de Saint-Nazaire

dernière mise à jour : 13-01-2013 
2005 - Louange et Action de grâce


1999
de Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques de Compostelle
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Rien ne va plus dans notre couple
Et si ce chemin pouvait nous aider à repartir ?

ESPOIR

 

Mariés depuis 22 ans, la vie de notre couple s'est au fil du temps détérioré, il est devenu indispensable de nous séparer  au moins le temps des vacances. 
Je dois m'effacer quelques temps pour permettre à mon épouse de souffler. 

1999 - Où aller ?
Faire la bringue sur la côte ? 
Faire de la randonnée en montagne ? 
Le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ?
 On en parle beaucoup dans les médias.
 C'est l'occasion de partir seul tout en côtoyant d'autres personnes.

Je ne me décide seulement quinze jours avant le départ : "Je pars 8 jours, pour voir !"

    Du moins c'est que je dis, car je doute beaucoup de mes capacités à réaliser une telle entreprise, je n'ai aucun entraînement, et 47 ans. 
    Mais au fond de moi j'ai bien envie d'aller au bout, pour prouver à mon épouse que je suis prêt à l'impossible pour tenter de retrouver des relations acceptables : réaliser ce périple de 800 km, c'est tenter d'obtenir à nouveau un peu de crédit à ses yeux et  d'espérer son pardon .

vers le journal du premier tronçon


2000 - Après la séparation
ESPÉRANCE

Une année s'est écoulée, l'inéluctable s'est réalisé, lentement  et douloureusement pour tous. 
Le jour de la célébration de la Sainte-Famille, à la fin de la célébration au Carmel, le père dominicain à oser dire qu'il fallait prier pour toutes  les familles quelles qu'elles soient ! . 
Le lendemain je devais annoncer la décision de la séparation à nos enfants.

Six  mois plus tard, j'ai réussi à organiser ma vie de solitaire, en retrouvant tous les 15 jours mes enfants,  puis la moitié des vacances. 

Eté 2000, quinze jours de solitude s'offrent à moi, aucune hésitation je repars pour  retrouver les plaisirs de ce chemin de rencontres

Au départ du Puy; le week-end du 15 août, , sont organisés des rencontres et des célébrations pour les familles. Ma famille étant éclatée, ces célébrations ont pour moi un sens bien particulier. J'ai pour a priori que le regard de certains chrétiens sur notre situation familiale est lourd. Mais j'ai au fond de moi une petite idée du regard miséricordieux que Jésus aurait pu nous porter . Avec le prêtre qui bénit le départ des pèlerins, je peux définir le thème de ce nouveau parcours : Je vais en marchant tenter d’accepter la nécessité de la séparation, et prier pour que mon épouse et moi puissions réussir à gérer la haine qui nous guète à chaque instant.

(à suivre)


2001 - Boucler la boucle
RÉJOUISSANCE

Une nouvelle année s'est écoulée, j'ai trouvé la force de surmonter l'épreuve, et j'ai rencontré sur mon chemin de la vie quotidienne mille satisfactions. 
Assez de lamentations, il me faut en terminer avec le chemin de Saint-Jacques et rendre grâce pour la pente remontée.

Les rencontres occasionnent des réflexions sur la définition du vrai pèlerin : celles des pèlerins "à la petite semaine" nous amusent beaucoup. 

Les compagnons rencontrés ont souvent de lourds fardeaux à porter. J'écoute, enfin ! Ils offrent aussi mille joies et bonheurs simples sur ce dernier tronçon.

Et puis, la dernière semaine,  "craignant la cirrhose", je m'échappe enfin pour méditer (qui l'eut cru ?). 
Je jouis de  moments de solitude.
Avant Navarrenx, j'aperçois la "Terre promise" (au levé du soleil la merveilleuse chaîne des Pyrénées, dans 8 jours j'y reviens faire un bout de GR10 avec mes garçons ; c'est aussi le Pays-basque où se termine mon périple qui chaque jour devient un peu plus pèlerinage. 

Au bord du chemin, j'ai pu rencontrer quelques étoiles (quoi de plus naturel sur le chemin vers le champ des étoiles ?)  : Quelques gascons, béarnais et basques savent offrir mille plaisirs minuscules à celui qui devient pèlerin.

Sur mon premier tronçon je marchais vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Je marchais bien vers des ossements. Sur ce dernier tronçon, je découvrais qu'il est  essentiel de s'éclairer des étoiles qui sont au bord du chemin , d'autres sont aussi à nos cotés.
Notre vie est bien plus importante que notre mort. 
Les pèlerins du premier millénaire marchaient jusqu'à Saint-Jacques et revenaient à pied à leurs domiciles.
 En revenant à Saint-Jean-Pied-de-Port j'ai pu goûter au plaisir de revenir en marchant vers mon point de départ.

Lettre de fin de pèlerinage à mon fils

Dernier jour de mon pèlerinage

ESPÉRANCE


2000
du Puy-en-Velay à Cahors

Mieux que l'espoir, à mon sens, l'Espérance consiste davantage à accepter les gens et les événements. Puis de tenter de construire avec eux  le Royaume, ici et maintenant.


2001
de Cahors à Saint-Jean-Pied-de-Port

Réjouissance me parait  plus facile à dire qu'action de grâces,
 et pourtant !

 

 

 

 

 

 

RÉJOUISSANCE

"Une joie qui vient de ce que « le Seigneur est en nous et nous aime tout bas »,  ; une joie qui vient de la Joie de Dieu en nous, du bourgeonnement inespéré de Dieu en nous. Joie de proximité, joie de complicité, joie de discrétion ; joie qui court, joie qui couve : joie chrétienne. « Réjouissez-vous ! Oui, laissez-moi vous le redire : réjouissez-vous ! » Laissons le Seigneur lui-même nous le redire tout bas, à coups réitérés, car nous sommes un peu durs d’oreille, un peu durs de cœur surtout. La Joie, la vraie Joie, la pauvre Joie frappe à notre porte : ouvrons-lui, cédons-lui, 
pour que notre joie demeure.
" 

Frère François
                                                                 Abbaye Saint Martin de Ligugé
 le 14 décembre 2003

Été 1999

Premier tronçon : de St-Jean à Saint-Jacques 
800 km en 4 semaines.

- 15 juillet, sur le quai de la gare, je m'apprête à prendre le train pour St jean pied de port.
J'achète le journal local. 
Surprise ! Je suis en photo en première page. Nnon ! on n'annonce pas mon départ "héroïque" vers Compostelle, mais ma présence avec un groupe de jeunes nazaréens à l'invitation du Président de la République à la réception de l'Élysée. 
La veille en effet, nous participions aux festivités du 14 juillet. Sous les ors de le République, nous nous sommes régalés aux frais des contribuables aux cotés des plus hautes autorités de l'État et même du roi du Maroc (dans dix jours, j'assisterai à la TV  à ses obsèques le jour de la fête nationale espagnole : la Saint-Jacques).
Je disais "héroïque", même si l'idée me trottait dans la tête depuis un mois, la décision de partir ne date que de deux semaines, à 47 ans sans entraînement physique, je doute énormément de ma capacité à aller au bout d'un tel périple. Mes angoisses vont m'empêcher de dormir pendant quatre nuits. Je n'avais guère de chance de réussir. 

 Ce n'était pas une hallucination cette photo dans le journal, j'étais bien sur le quai de la gare avec mon sac à dos, et je partais pour la première fois seul à 47 ans. Durant mon enfance mes vacances se passaient souvent en famille ou avec les copains, ma jeunesse je la passais à animer et diriger des centres de vacances, puis j'avais rencontré mon épouse. J'avais beau chercher c'était bien la première fois que je partais seul. A ces angoisses, s'ajoutait le sentiment de culpabilité de laisser mon épouse (mais depuis longtemps elle réclamait de pouvoir être enfin seul pour souffler) mais surtout vis à vis de mes enfants avec qui je passais habituellement  les vacances scolaires, le plus jeune avait 13 ans.
Tout est en ordre, j'ai dit à Christine, mon épouse, que je partais pour voir "le chemin de Compostelle" au moins huit jours, et que j'irai peut-être jusqu'au bout. Christine me dit qu'elle ne veut pas de coup de téléphone, je lui réponds que je prendrais des nouvelles des miens tous les 48 heures auprès de mes enfants qui seront en vacances chez mes parents, puis dans ma belle-famille.

- 16 juillet, Premier départ

Dés l'aube je quitte le refuge communale de Saint-Jean-Pied-de-Port, un salut au barbu hirsute qui trône au-dessus dès la porte de la ville qui mène vers la route Napoléon. Mais j'ai décidé de ne pas prendre la route, je tiens à faire les sentiers, je laisse donc la route Napoléon pour prendre un chemin balisé, au bout d'une heure j'arrive dans un village, je commence déjà à m'alimenter, je me renseigne auprès d'un habitant, qui me dit que je suis à Saint-Jean-Pied-de-Port. Je me dis que la commune doit être grande, je comprendrais dans quelques minutes que je me suis égaré  et que je suis revenu à la case départ sans toucher 40000 F. Un peu plus loin sur le sentier je croise un jeune belge rencontré la veille au refuge, qui apparemment s'est aussi trompé. Gautier, la trentaine, est parti du Puy-en-Velay, il est psychologue à Bruxelles, je fais confiance à ce grand gaillard qui a déjà 750 km dans les pieds, et je me laisse guider car il a aussi décidé de prendre les sentiers. En une bonne heure de marche je lui ai déjà raconté ma vie, je suis très fier de pouvoir mettre mon pas dans le sien malgré mon manque d'entraînement. Nous nous retrouvons dans une forêt sur une colline très pentue dans un épais brouillard, Gautier  trouve "l'atmosphère mystique". Le chemin a disparu dans la forêt, nous avons perdu les balisages, nous rebroussons chemin, il décide de remonter sur la crête, je ne peux le suivre, et décide de me reposer pour reprendre mon souffle. Je tente bien de le rattraper, je me retrouve, dans des champs de fougères, sur des pentes raides et toujours dans l'épais brouillard. Je panique un peu, ne connais pas du tout cette montagne. Est-elle dangereuse ? Je suis sans carte, me suis laissai guider sans visualiser de repère. Je réussis à regagner une route, ne sais où je suis, le brouillard s'est un peu dissipé, il est déjà midi, je n'ai aucune idée des difficultés pour franchir le col de Roncevaux. Je repère un village dans la vallée, pense qu'il est plus prudent de le rejoindre et coucher au gîte. Je redescends,  je croise une marcheuse handicapée qui continue de monter, je me sens ridicule, et trop orgueilleux pour l'interroger sur l’itinéraire. Arrivé au village, je trouve le gîte il est complet, peu expérimenté par la débrouillardise, je dois me résigner à revenir à Saint-Jean. Souhaitant préserver mes forces pour le lendemain afin de franchir cette étape que l'on dit la plus difficile du chemin, je reviens tout honteux en taxi.
    J'en profite pour visiter la ville très touristique, l'église Saint-Jean- le-Baptiste, je suis très intrigué par un objet sculpté exposé devant une statue de la Vierge intitulé "Renoncement". Je n'arrive même pas à trouver de sens à ce mot, moi qui finis par prier pour justement ne pas renoncer à ce chemin mythique
    Je partais en agnostique, lorsque je remplis une nouvelle fois ma fiche pour coucher au refuge communale, sous la rubrique sur le sens du pèlerinage, hier je marquais "spirituel", aujourd'hui je coche "religieux". L'expérience de cette journée me dit que si je veux aller jusqu'à Compostelle,  je vais avoir besoin d'aller chercher la foi de mon enfance.  
   
 
-  17 juillet, Nouveau départ de Saint-Jean-Pied-de-Port

Nouveau salut à la statue  hirsute. Depuis, j'ai appris qu'il s'agissait de Jean-le-Baptiste prêchant dans le désert. M'appelant Jean et n'ayant pas, parmi les multiples saints Jean, de patron désigné, je le choisis comme mon saint patron et le prie de m'aider à ne pas renoncer.  Je  lui  demande de m'aider à relever le défi d'aller jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle : pour prouver à Christine, mon épouse, que je suis prêt à l'impossible pour tenter de retrouver des relations acceptables : réaliser ce périple de 800 km, c'est tenter d'obtenir à nouveau un peu de crédit à ses yeux et  d'espérer son pardon.
    Les renseignements sont précis aucun risque de se perdre, je n'ai qu'à suivre la route Napoléon. La grimpette est bien raide, je suis parti seul  parmi les premiers du refuge. Quelle chance de m'être perdu hier dans le mauvais temps, car aujourd'hui le ciel est découvert, le soleil va être de la parti. Les paysages sur la vallée encore sous la brume sont splendides. Je vais assister à mon premier lever de soleil au-dessus des Pyrénées. La tentation est grande de mettre en pratique le premier rite initiatique du pèlerin de Compostelle de Paulo Coelho. J'avais vu un jeune lire ce livre dans le train. J'avais lu l'Alchimiste, je ne savais que l'auteur avait écrit un ouvrage sur Compostelle. J'ai pu me le procurer la veille à mon retour à Saint-Jean, en même temps qu'une carte pour ne pas me perdre une nouvelle fois. 
    Un peu plus loin, dans la montée vers Roncevaux, j'arrive enfin devant la statue de Marie annoncée par la carte. Si je me sens encore indigne de porter le titre de pèlerin, il est désormais clair que je vais marcher en puisant dans la foi de mon enfance. Je vais pouvoir à mon tour la prier pour qu'elle m'aide à relever mon défi. Je l'aperçois de loin, un berger garde ces brebis à ses côtés. A quelques pas de la statue de Marie, pour la prier je me dissimule derrière un rocher et prend la position de la graine morte, c'est un peu dans l'état  psychologique que je suis. Je réserve à plus tard des tentatives pour déployer mon pauvre corps à la lumière du soleil, pour symboliser la croissance d'une jeune pousse, d'une nouvelle vie, peut-être à Compostelle ?.
    Je me relève le berger a disparu, je distingue mal la Vierge elle semble porter un enfant sans tête. Les larmes me montent aux yeux, je m'approche, oui l'enfant est bien décapité.  Pour Christine je suis tel cette enfant sans tête, et pourtant la Vierge continue de porter stoïquement l'enfant. Cette statue sur ma route au départ tumultueux me fait signe. La Vierge Marie, symbole dans ma religion, de la femme parfaite est capable de porter cette enfant sans tête est pour moi source d'un grand apaisement. Je m'indigne tout de même des iconoclastes. Aux pieds de la Vierge quelques jardinières ne contiennent que des bouts de tiges desséchées. Je m'étonne qu'au début de ce célèbre chemin aucune bonne âme n'ait songé à donner plus de prestance à cette humble statue (dans deux ans j'apprendrais que le dimanche suivant le quinze août à l'occasion de la messe des bergers elle est refleurie).
    Tu t'indignes Jean, mais toi qu'es-tu capable de faire ? Une fois n'est pas la règle, je vais cueillir quelques fleurs simples qui subsistent sur ce plateau venté, et les déposer dans la triste jardinière. La plus simple des simples, la plus commune, elle te représente peut-être une fleur jaune de pissenlit ; une petite fleur mauve elle va représenter tes erreurs, tes pauvres conneries à offrir et à se faire pardonner ;  et une pâquerette et ses pétales blanches elles représentent ta famille et tes amis pour qu'ils t'accompagnent par la pensée sur ton Chemin qui commence ici.
   Je n'avais guère le choix, je n'ai guère réfléchi en cueillant ces trois pauvres fleurs, mais je viens de confier ici quelques cogitations qui ont alimenté la suite de ma montée vers le col de Roncevaux. Le résultat de ces cogitations est inscrit dans ma mémoire à jamais. Le Chemin est bien commencé c'est un bien un long travail qui va s'opérer dans ma tête. Ce n'est que quelques jours plus tard que je découvrirais que l'humble mais lumineuse fleur de pissenlit, ressemble bien à un soleil, le soleil de ma fausse modestie, pas facile à gérer tous ça ! 
    Cette Vierge de Biakori est donc mon point de départ, je suis à mille lieues de me douter que j'y reviendrais dans deux ans pour terminer mon pèlerinage.

    Toujours en montant, je baragouine quelques  instants avec un américain quinquagénaire qui va jusqu'à Santiago. A la source de Rolland, un couple de marseillais s'émerveille de la fraîcheur de l'eau,  "C'est vraiment bien organisé, ils ont mis une glacière pour qu'elle  soit si fraîche". Je souris à son humour, mais sa réaction me laisse entendre qu'avec son look de motard tatoué  il est persuadé de ce qu'il vient d'avancer. Heureusement, que sur le chemin nous croisons quelques touristes pour nous ramener les pieds sur terre.

    Plus tard, deux jeunes suisses aperçus au refuge hier soir, me rejoignent. Nous faisons connaissance, nous ne savons pas encore que nous nous retrouverons souvent d'ici Santiago. Je me surprendrai parfois à les "paterner". Jérôme et Marc sont frères, leurs parents grec et italien, l'un est orthodoxe,  l'autre catholique. Ils ont presque l'age de certains de mes enfants 16 et 22 ans.

   Après la descente vertigineuse dans la forêt où l'on imagine sans peine les Basques déferlant sur les troupes de Rolland, c'est sans difficultés que j'ai rejoins ce qu'il reste de la vaste et moyenâgeuse abbaye de Roncevaux. L'arrivée sur le site est un spectacle inoubliable.

    Le soir à Roncevalles je peux participer à une messe, suivie d'une bénédiction des pèlerins  dans la magnifique abbatiale, c'est une célébration qui se vit et ne peut se raconter.


    C'est une année jubilaire, beaucoup de pèlerins cyclistes espagnols partent d'ici afin d' arriver pour la Saint-Jacques, le refuge est bondé, l'accueil spartiate et froid. Au restaurant où un repas du pèlerin est servi, je rencontre Evelyne et Cécile, une mère psychologue et sa fille lycéenne,  parisiennes, c'est leur point de départ, je les retrouverais quelques fois jusqu'à Santiago, elles prendront le bus de temps en temps. A chacun son chemin ...

Etape suivante : La descente vers Zubiri

 J'accompagne un bon moment une jeune parisienne Marie, dans la pénible descente rocailleuse elle descend en sandales je m'en étonne. Elle a les pieds en sang et ne supporte plus ses chaussures de marche. Elle me demande de la laisser je ne le reverrai pas. Au moment de traverser une route à un carrefour une voiture espagnole me force le passage de colère je donne un coup de pied dans la carrosserie. Le type s'arrête, descend de sa voiture, et tente de me frapper, des marcheurs espagnols s'interposent. Je suis vraiment fatigué comportement idiot, entraîne réaction stupide.
   Au refuge communale, je découvre la première de mes ampoules au pied, elles ne ne me lâcheront pas jusqu'à Santiago. Au refuge communal,  je suis logé sur le sol d'une petite chambre entre d'un côté  deux très jeunes et jolies autrichiennes et de l'autre de jeunes et beaux espagnols. Je fais fais vraiment figure de vieux c.. au beau milieu de la chambrée. Je dors un peu mieux, mais ce n'est pas un sommeil suffisant pour récupérer des trois journées de marches et trois nuits d'insomnies. Je  dois être dans un triste état
.

Vers Pampelune : étape de récupération

 Au matin,  je décide de ne pas partir à l'aube, et d'attendre le départ de tous. Il valait mieux car dans le refuge déserté, je retrouve mes affaires aux quatre coins de l'appartement : brosse à dent dans la cuisine, vaisselle dans la salle de bain, j'en passe et des meilleurs. Cela devient inquiétant,  je me promets qu'à Pampelune je ferai la pose nécessaire pour me faire refaire une santé.

Un quinquagénaire, Christian ayant repéré mon état de fatigue m'attend à la sortie de Zubiri. Christian  est conseiller d'éducation à Poitiers, nous avons beaucoup de problèmes en commun, même age, des problèmes avec nos conjoints mais lui a demandé le divorce que sa femme refuse, nous nous racontons nos vies, nos croyances. Nous nous retrouverons souvent jusqu'à Astorga. Je reviendrai plus tard sur ce personnage prolixe. Le chemin n'est pas seulement pas un itinéraire c'est avant tout des rencontres, des expériences sur la nature humaine.

    L'arrivée de Pampelune est certainement la plus sympathique de toutes les grandes villes traversées. Aujourd'hui, je récupère, comme tout bon pèlerin débutant se sera l'opération allègement du sac. Je réexpédie : chaussette et polos trop épais qui ont du mal à sécher, imperméable trop lourd, et bien d'autres bricoles. Je désigne comme destinataire famille JEAN. Lorsque ma fille aînée prendra possession du colis, s'attendant à des cadeaux, elle décide d'attendre ses frères et sœur pour le déballer ensemble. Ils me raconteront leur déception lorsque autour du paquet  ils découvriront  le linge que j'avais pris le soin de ne pas laver.
   Cette opération allègement et lavage s'est tenu dans une chambre d’hôtel ( s'il vous plait !). Il est  hors de question  de ne pas récupérer le sommeil perdu. Je décide de laisser les autres marcheurs. Je vais passer cette journée à prendre soin de moi et de retrouver quelques plaisirs bourgeois : emplettes, correspondances, tourisme, restaurant, etc. .Je ne vous raconte pas le plaisir d'une sieste réparatrice et comble du luxe devant la télé pour assister à une arrivée du sacro-saint Tour de France.

 

(à suivre)

 


Été 2000
Deuxième tronçon : du Puy-en-Velay à Cahors
380 km en 2 semaines


Été 2001
Troisième et dernier tronçon : de Cahors à St-Jean-Pied-de-Port.

Départ le 30 juillet de Cahors

4 aout : Lettre à mon fils de 16 ans : mes dernières 24 h sur le chemin

Salut mon grand ....,

Après 6 jours de marche vers la fin de mon pèlerinage commencé en 99 je ressent beaucoup d'émotions. Et la bonne fatigue accumulée m'aide à éprouver de vrais moments de bonheur sur ce chemin. Je crois me souvenir que l'an passé tu n'avais pas reçu mon courrier. En marchant ce matin, j'ai, je crois, trouvé quelques mots pour compenser le manque que tu as eu le courage de me formuler ces derniers mois. Des gens ont écrit des livres sur le chemin de St Jacques. Ils sont souvent érudits sur l'histoire, les paysages, les monuments, les légendes. Ses livres permettent aux touristes de s'extasier sur ce chemin mythique. Ce que les livres ne pourront jamais exprimer aux lecteurs, aux touristes, aux randonneurs de passages, et mêmes aux grands marcheurs c'est la qualité et la richesse des rencontres que peut faire celui qui est devenu pèlerin. J'étais loin d'être un pèlerin quand je suis parti en 99. J'étais curieux de découvrir ce chemin mythique. Il était surtout indispensable que je laisse Christine vivre une séparation temporaire qu'elle réclamait. Je partais au moins 8 jours pour voir, plus si je m'en sentais capable. Une foi  acquise durant mon enfance me faisait croire à la possibilité du miracle. Secrètement j'espérais qu'après avoir fait ce chemin, qu'après ces dernières  années de vie commune faite de déchirements, une vie de couple acceptable serait à nouveau possible. Mes prières furent vaines en tout cas irréalistes.  Mon parcours solitaire de l'an passé consistait davantage à accepter le bien fondé de la séparation, car ni l'un ni l'autre étions préparés ou destinés à une telle épreuve, j'ai aussi cherché à formuler ce que pourrait être une véritable Espérance. Mes rencontres sur le chemin de ma vie quotidienne à Saint-Nazaire me permettent aujourd'hui d'écrire que l'Espérance consiste davantage à accepter les événements et les autres et de tenter de vivre avec eux quelques idéaux.

Cette année je me suis donné comme objectif de me réjouir sur le chemin de cette dernière année où j'ai malgré l'épreuve réussi à retrouver une activité normale, et connaître quelques moments de bonheur affectif auprès de ma nouvelle compagne, bref en 2 mots : "J'ai repris goût à la vie". Je me réjouis d'avoir pu puiser au fond de moi ces ressources difficilement soupçonnables. Il me faut ces moments de marches et de réflexions solitaires entrecoupées de rencontres pour être capable de formuler ces impressions. Je vois le bout de mon chemin, je deviens pèlerin tous les jours un peu plus. J'apprends à écouter la lourde vie que porte certain. J'arrive cette année à leur dire trois mots d'encouragement en parlant des difficultés du sentier, et qu'ils doivent compter sur leur propre force. Et je les laisse partir seuls à la rencontre d'eux-mêmes et d'autres marcheurs. J'ai vécu ainsi en cette fin de semaine des moments inoubliables. Je découvre en écrivant ces lignes que ce doit être cela le métier de "péridural" [jeu de mots d'Eric et Ramsi = père idéal]. C'est beaucoup moins facile aujourd'hui, surtout lorsque que les gens bien intentionnés (voir chanson de Brassens) cherchent à empêcher les pères d'exercer leur rôle. 

Ces formulations me deviennent possibles après 1200 km de marche, car dénudé de tout ce qui encombre notre vie quotidienne, nous sommes ainsi à égalité avec les inconnus qui cheminent à nos côtés. Voilà ce que m'inspire le chemin d'aujourd'hui à l'heure où la fraîcheur est revenue. Ces joies exprimées plus haut ne sont pas le lot quotidien, elles sont possibles peut-être parce que nous vivons aussi parfois quelques moments de galères. Il m'est impossible de tout te raconter, je partais pour te raconter mes dernières 24 heures et je me suis embarqué dans une introduction bien longue..

Hier à cette heure, j'étais à Lectoure, très belle petite ville, le gîte communal étant complet, j'ai du être hébergé au presbytère. Le programme : douche, lessive, sieste, messe, course pour le lendemain car pour le soir des "hospitaliers" bénévoles et anciens marcheurs se chargent de tout. Ils se relaient une quinzaine de jours chacun pour  nourrir les pèlerins et  entretenir le refuge. Au dîner, nous étions une dizaine dont une seule cycliste. Ce matin les premiers debout, nous sommes partis à 5 h. J'ai marché une petite heure tout seul, j'ai été rattrapé par un dénommé Philippe cuisinier de collège à Paris. J'avais fait sa connaissance il y a 2 jours, il commençait son parcours de l'année à partir de Moissac. Il était comme un jeune chien fou, il était  heureux de pouvoir enfin marcher, il attendait ce moment depuis des jours, il marchait à toute vitesse avec des bâtons de ski, partait souvent devant, puis revenait me voir pour me raconter un bout de sa vie, repartait, puis revenait. Il avait une envie folle de parler de me raconter sa vie. Il était maniaco-dépressif, il avait fait un grave délire  à l'age de 25 ans (il a 47 ans aujourd’hui) avait fait des séjours de plus d'un an en hôpital psychiatrique. Il avait été marié avec une antillaise et a un fils de 10 ans dont il assure la garde, etc.  En 2 heures je savais tout ou presque.

Ce matin je n'ai marché qu'un quart d'heure avec Philippe, nous avons "déconné" en parlant des gens qui étaient à notre table hier soir, notamment la cycliste de 25 ans que nous soupçonnions d'être une emmerdeuse de première. Nous avons rattrapé un gars d'une petite quarantaine d'années nommé Georges, lui je l'avais aperçu pour la première fois, le deuxième jour. Je l'avais réveillé à 6 h. du matin alors que j'ouvrais la porte d'une chapelle abandonnée, il évite les gîtes et se contente de refuge de fortune. Je l'avais doublé hier alors qu'il parlait foot avec un autre nommé Paul. Ce matin j'apprenais son prénom, il nous racontait qu'il avait dormi sous un chêne et que des biches l'avaient dérangé à 3 h. Il est parti de Valence ( ville où est enterré un de tes arrières-grands-pères), il est végétarien (?), RMIisite. Au bout de 5mn il s'est mis de parler de 2 de ces copains alcooliques, de drogue, en 3 phrases avec Philippe, il découvrait que son père prenait les mêmes médicaments que Philippe. Je profitai d'un raccourci repérer sur la carte pour les laisser partir, car ils avaient beaucoup de chose en commun à se partager.  Au village suivant, je retrouvais un gars aperçu  2 fois, avec qui je n'avais jamais parlé, Paul, il est de Metz, est parti du Puy en Velay et marche depuis 15 jours, nous n'avons parlé que du chemin, des moments de découragements, des moments de plaisirs, des moments qu'il faut prendre pour récupérer. Je lui ai raconté mes 3 premières nuits d'insomnies quand je suis parti, il y a 2 ans, et de ma journée de récupération à Pampelune à l'hôtel devant l'arrivée du Tour de France à Paris. Son objectif était d'aller à Saint-Jacques, il lui reste à faire 1200 km (que j'ai déjà fait), il reconnaissait qu'il doutait. Après 3/4 d'heure de marche je me suis arrêté pour mon casse croûte de 8h. , je ne l'ai pas revu, je le reverrai certainement demain ou dans 3 ou 4 jours. La pluie s'est mise à tomber, j’ai du sortir ma tunique jaune, c'est un sacré bazar a enfilé avec le sac à dos tout seul. Ce n'est pas tendance mais c'est très efficace. Un peu plus loin j'ai retrouvé mon ami Philippe qui s'équipait pour affronter la pluie, il s'est assagi depuis 3 jours le jeune chien fou a laissé place à un gars beaucoup plus posé. Il a fini par ce mettre à mon pas. Il m'a parlé de ces projets d'aménagement d'une chambre pour son fils. Nous avons pris une variante, le chemin était moins bien balisé. Il s'est mis à tomber des cordes, Paul chantait comme un gamin "c'est ça le bonheur !". Sur le chemin, il y a parfois des chapelles et nous prenons le temps de les visiter, la première ce matin était très sympa, elle était aménagée en un luxueux salon tentures, peintures, nous étions visiblement chez des "bourges", nous avons appelé, personne, et avons passé notre chemin. A la suivante à l'abri du porche se tenait un jeune couple. Philippe est entré dans la chapelle. J'ai discuté un peu avec eux. Ils refaisaient la même chose que moi, car ils avaient déjà fait le chemin Saint Jean - Saint Jacques, il y a six ans en guise de voyage de noce. Je leur ai dit qu'en tant que solitaire, j'admirai les personnes qui faisaient le chemin à 2 ou plus. Je plaisantai en disant que s'il avait réussi à marcher 5 semaines à 2, ils avaient pris une assurance pour finir leurs jours ensemble. Ils m'ont dit qu'on les avait prévenus que partir à 2 sur le chemin, c'était risqué pour leur couple de jeune marié. Je suis entré à mon tour dans la chapelle très belle dédiée à Ste Germaine, et apparemment très ancienne. Je me suis assis pas très loin de Philippe qui semblait prié. Il y avait des petits oiseaux derrière une statue ça piaillait. Quand Paul est sorti, j'ai pu lire à la lumière d'un cierge un bout d'Evangile de Matthieu. Cette année, j'ai réussi à lire un passage chaque jour. Ce petit livret et une médaille nous avaient été offerts l'an passé par le prêtre après la bénédiction des pèlerins au Puy.

J'avais réservé, la veille, une chambre dans une ferme, nous n'avons pas traîné à midi nous étions arrivés. Philippe a demandé s'il avait de la place pour lui. Il m'a dit qu'il avait repéré une TV et qu'avec un peu de chance on pourrait regarder une cassette. Nous avons bien ri sans préciser le type de cassette (?). C'est deux retraités qui reçoivent les marcheurs dans leur maison, ils étaient âgés et fatigués, une vacancière de Normandie qui campe chez eux a préparé nos lits. C'est un carphanaüm de linge, d'objets de toutes sortes, toutes les portes sont ouvertes. C'est très propre et très sympa, le grand-père nous a offert le café et l'Armagnac qu'il fait lui-même. Je disais à Philippe je ne sais combien ils vont nous demander. Il m'a répondu "Je m'en fou, qu'est ce qu'on est bien ici". J'ai pu prendre l'après midi pour t'écrire le résultat de mes cogitations solitaires. Non sans avoir pris un bain.

 Pour la première fois depuis longtemps et grâce à la saine fatigue accumulée cette semaine. J'ai pu connaître un bonheur simple. Prendre un bain et se laisser aller à un petit bonheur : laisser ses pieds hors de l'eau, permettre au tronc (et aujourd'hui il n'est pas des moindres) et la tête de flotter dans la baignoire. Et là, j'ai connu l'extase suprême en étant surpris d'entendre dans mes oreilles sous l'eau, le flux de mon sang battre dans mes artères. Pouvoir se dire que l'essentiel est de vivre, pouvoir entendre ainsi dans mes oreilles noyées sous l'eau la vie qui m'habite, voilà un bonheur simple (telle la première gorgée de bière de Philippe DELERME). C’est aux bonheurs simples auxquels il faut être attentif et jamais en cesser la quête. Puis mon ami Philippe m'a réveillé en me demandant s'il pouvait coucher dans ma chambre car une marcheuse oubliée par l'hôtesse venait d'arriver. Une jeune femme aperçue hier soir dont on ne connaît rien. Nous avons encore "déconné" avec Philippe sur la façon de décoincer cette jeune femme. J'aurai bien envie de te raconter le fabuleux repas qui vient de se terminer à la table des anciens paysans, avec leur petit-fils Nicolas un toulousain qui piaffé d'impatience pour aller au feu d'artifices de Condom avec la normande qui vient depuis 30 ans pour venir passer ici ses vacances dans le Gers. Sans oublier la Parisienne  que nous avons réussi à décoincer un peu avec mon ami Paul et l'Armagnac.

Voilà une journée exceptionnelle qui se termine en tentant de parler avec MON grand. Mais aucune des cinquante journées sur le chemin n'a ressemblé à celle-ci. Et chaque journée fût presque aussi exceptionnelle. Je t'adresse un énorme bisou .............

 

 

14 août  : dernier jour de mon pèlerinage

    Je suis arrivé hier à Saint-Jean-Pied-de-Port la boucle est vraiment bouclée. Pour le "fun" je vais monter à l'endroit où j'ai commencé à devenir pèlerin 2 ans plutôt à la Vierge de Biakori. Cette vierge étrange qui portait  à l'époque un enfant décapité. J'ai confié mes affaires à Jacqueline, illustre gardienne du refuge, et c'est le sac léger que je reprends pour la deuxième fois la route Napoléon que j'ai l'impression de la connaître par cœur. Ce dernier jour, j'ai l'impression qu'après ces 1500 km, j'ai bien fini par vider mon sac dans tous les sens du terme. 

    Dans la très raide côte menant au hameau de Hunto, je m'offre le luxe de doubler une "vttiste" qui fait sa balade du dimanche. En la dépassant, je lui explique que je fais cela pour la frime, mais que je suis bien incapable de monter une telle côte sur un vélo. Elle me répond qu’avec de l’entraînement tout est possible.
   
Je monte un long moment avec une très jeune autrichienne dont c'est le premier jour de marche, elle est très souriante, très bavarde et énormément chargée. Je rejoins également Alain un allemand quinquagénaire dont on m'a déjà parlé, mais nous sommes tous les deux incapables de communiquer dans la langue de l'autre. Il me montrera un arbre superbe avec un fruit étrange. Je cueille un rameau pourvu d'un fruit, quelques jours plus tard le fruit éclatera et produira deux graines, je les offrirai à celle qui a bien voulu m'accompagner au quotidien depuis bientôt un an.  
   
Un peu plus loin, Florence, une hollandaise rencontrée à Aire-sur-Adour me rejoint, c'est aussi son dernier jour elle a décidé d'arrêter à Roncevaux. Nous n'avons jamais vraiment conversé. Apparemment aujourd'hui, cette fille très costaude veut en découdre, elle marche très vite je m'accroche à ses semelles. Pendant plusieurs centaines de mètres, elle accélère le pas visiblement pour me semer. Je n'ai même pas le temps de lui expliquer que je fais les derniers mètres de mon pèlerinage, et que j'ai des ailes. Elle finit par craquer et s'arrêter, je continue car la vierge de Biakori est en vue, elle s'y arrêtera peut être aussi.

    Comme il y a deux ans, un berger garde ses moutons aux pieds de la vierge (voir la photo plus haut). Le temps des simagrées pour saluer une statue est bien loin, mieux que la statue m'intéresse le berger. En me dirigeant vers lui je m'aperçois que l'enfant a bien une tête. Toujours inquiet de mon état psychologique lors de mon départ, il y a deux ans, je lui demande si l'enfant avait bien perdu la tête. Et il me raconte l'histoire surprenante de la vierge qui lui a sauvé la vie. La vierge portait bien un enfant sans tête, mais il y a un an, alors qu'il gardait ses moutons la foudre est tombée sur la statue, il fut lui-même fortement commotionné. Depuis la vierge a été remplacée par une statue identique, voilà pourquoi l'enfant avait retrouvé la tête. Nous avons discuté longuement avec le berger Michel qui m'a annoncé que le dimanche suivant le 15 août aurait lieu comme chaque année, ici même, au beau milieu des pâturages la messe des bergers.
   
 Pendant notre conversation, je cogite et trouve pour le moins extraordinaire ces coïncidences : il y a deux ans j'osais m'identifier à cet enfant qui avait perdu  la tête, et aujourd'hui à la fin de mon pèlerinage le même enfant à la tête sur les épaules. La vierge a été foudroyée, une nouvelle vierge a été dressée un peu plus loin, portant le même enfant. J'avais de cela vu un signe :  secret espoir qu'une nouvelle femme remplacer la première. 

    Certainement que l'état de grâce dans lequel je suis en cette fin de parcours, les conditions de vie que j'ai librement choisies à la fin de ce périple, m'ont rendu complètement disponible, attentif, et certainement inconsciemment soucieux de lire un tel message. Finalement, je suis persuadé que ce pèlerinage m'a sauvé, comme la Vierge Marie a sauvé la vie du berger Michel.

Je ne pouvais rêver à une aussi belle conclusion pour ce  pèlerinage. 

Une conclusion qui n'en fini pas

2 -  Ce soir du 14 août, je redescends à Saint-Jean-Pied-de-Port non sans croiser Pierre et Evelyne aperçus depuis plusieurs jours, mais vraiment rencontrés qu'hier. J'ai pu marcher deux heures à leurs cotés. Ils sont de très jeunes retraités, leur couple a vécu pleinement tous les choix de vie que je pouvais avoir à 20 ans. Sans ma foi et ma connaissance de religion, leurs vies additionnées représentent ce que j'aurai voulu vivre, et que j'ai tout de même pu vivre, et qu'il me reste à vivre partiellement :  Il était directeur d'école et maire de son village, il vient de prendre sa retraite, ils ont vécu côte à côte deux vies (deux chemins) complètement différents. Pour partir avec lui sur les chemins de Saint-Jacques, elle vient d'anticiper son départ à la retraite en vendant son entreprise. Lui se dit athée, elle se dit croyante non pratiquante. Il en connaît plus qu'elle sur la religion. Avec eux, j'ai pu avec eux trouver des mots pour définir ma foi telle qu'elle est aujourd'hui à la fin de ces 1600 km de marche sur ce sacré chemin. Bref en deux heures nous nous avons réussi à nous dire l'essentiel. Je les retrouverai le soir à  Saint-Jean, il était désespéré car il ne pouvait retirer de l'argent avec sa carte pour parti en Espagne, il était dans une colère monstre après le système bancaire français et avait décidé d'abandonner. Au pied du col de Roncevaux, je les retrouve enjoués, sûrs d'atteindre dans un mois Santiago, il est fier de me montrer une pièce de cuir représentant une coquille, elle lui permet de dissimuler une brulure à sa chemise. Le commerçant lui a offert. J'étais ému de les abandonner et d'abandonner ce chemin, ils m'ont confiés leurs coordonnées et j'ai pu depuis établir le contact avec eux, aujourd'hui en écrivant ces lignes, je me dis qu'au seuil d'une nouvelle vie, ils avaient plus ou moins consciemment décidé de marcher sur un chemin de conversion. Mais cela appartient à leur jardin (ou chemin) secret.

3 - En remontant la rue plus touristique de St-Jean-Pied-de-Port, pour rejoindre le refuge, c'est les retrouvailles avec Paul, Philippe, Aude, Jérôme et Franz, je les avais largués depuis plusieurs jours. Quel bonheur !

4 - Et Jacqueline qui me fait l'honneur de m'offrir le Ricard dans son appartement personnel. Où cette femme peut-elle trouver tant d'énergie pour accueillir avec autant de joie et de simplicité les pèlerins inconnus d'un soir?
Je perçois une immense pudeur sur sa vie personnelle. Un mois plus tard j'apprendrais d'un collègue basque de Saint-Nazaire les croix qu'en son temps elle a dû porter.

5 - Au repas des retrouvailles (mais aussi d'adieu car tous se sont fixés des objectifs différents sur le chemin français d'Espagne) s'est joint un jeune parti de Paris qui chaque jour fait des étapes entre 30 et 40 km. Il me laissera son adresse Mèl.  Depuis avec Marc que je soupçonne d'être bardé de diplôme nous échangeons des Mèl forts intéressants sur le sens du chemin de Saint-Jacques mais aussi sur le sens du  vrai chemin de la vie quotidienne.

6 - Ma célébration d'action grâce le 15 août, ce fait avec une communauté qui vit des moments forts, cette célébration revêt un caractère particulier. Mon état d'esprit et la force de la prière de l'assemblée, me permet de goûter un de ces moments faits d'éternité, j'arrivais même  à trouver du sens au texte très complexe de l'apocalypse de Saint-Jean concernant la Femme. Ce jour là, et j'ai vraiment eu le sentiment d'avoir une petite idée très charnelle sur le sens de la Résurrection symbolisé par l'Eucharistie. Et pourtant de nombreux chants étaient en béarnais ou basque, autant dire du chinois.

7 - La semaine suivante, nouveau départ avec deux de mes enfants, mais cette fois sur le GR10 (il traverse dans la longueur la chaîne des Pyrénées) bien entendu à partir de Saint-Jean-Pied-de-Port, mais pas question de prendre le chemin de Saint-Jacques. Le sujet est trop  tabou pour mon épouse Christine et  je ne veux en aucun cas la provoquer.
 Et pourtant erreur ou acte manqué ... Le chemin ne veut pas me lâcher... (à suivre)

Été 2002

Je n'en ai pas fini avec le chemin, je viens d'acquérir une maison en ruine au bord du GR655, j'ai de quoi bricoler pour plusieurs années pour la retaper.
Nous tentons de créer une association des chemins vers Compostelle dans notre département.

Après trois années de marche sur les chemins de Saint-Jacques cette année, j'irai marcher 3 semaines en Afrique pour découvrir ce continent et surtout connaître d'autres hommes et leurs cheminements.

Dans ma maison en 2003, j'espère pouvoir accueillir  les marcheurs vers Compostelle, "à l'image" (certainement modeste) des familles de l'hospitalité Saint-Jacques d'Estaing  ou des Ballenghien à Flamarens.

24 Juillet 2002, 
Dans ma maison en ruine, dont je suis propriétaire depuis à peine une semaine, je n'ai pu offrir qu'un verre à mon premier pèlerin. Gérard a la cinquantaine. Il est "RMIste" depuis 6 mois. Ce breton a décidé de partir de Brest. Il s'est fixé pour objectif d'atteindre Santiago. Aujourd'hui il rêve de continuer ensuite le chemin vers Rome. Sur un marché, un africain lui a offert un superbe bourdon sénégalais. Il est d'ailleurs fort bien équilibré.

 

Eté 2003

Le refuge gîte fonctionne enfin...

 

Eté 2005

Louange et action de grâce

En 2004, à son arrivée à Compostelle un pèlerin québécois reçu à mon refuge m'écrit : "... Ne soit pas inquiet, les chemins de nos vies réservent toujours des surprises à qui est à l'écoute de son coeur et ouvert aux autres. Prends juste le temps de l'écouter pour toi et la lumière viendra". Oui, le temps des ténèbres semblent disparaître... Profitons de la lumière présente, aujourd'hui et maintenant,  pour témoigner :

Il y a 6 ans ce 15 août, je revenais dans ma famille après 800 km de marche pour nourrir un vain espoir. Ma famille ne s'était pas réveillée pour venir me chercher à la gare, j'avais bien téléphoné... mais la réponse de Christine m'avait obligé à rentrer en taxi... impossibilité de célébrer l'Eucharistie en l'honneur de l'Assomption de la Vierge.

Depuis Pâques 2004, la route fut longue et parfois pénible, mais que de chemin parcouru, il faut dire que je me suis bien entouré : un psychothérapeuthe-prêtre, un psychiatre, une accompagnatrice spirituelle... un groupe de prière de la Communauté du Chemin Neuf...

http://www.chemin-neuf.org

Il y a quelques mois, j'ai pu lancer dans la nuit mon filet au plus profond des eaux, et y faire la pêche miraculeuse. J'ai déposé les poissons sur le bord du lac et à l'exemple de Pierre et des fils de Zébédée décider de suivre Jésus. Quel bonheur de pouvoir vivre une telle guérison-délivrance, de pouvoir louer le Seigneur de ses bienfaits, de chanter le Magnificat (pour l'avoir vécu dans ma chair)... et de rendre grâce autour de l'Eucharistie.... d'avoir envie de témoigner que le Christ est bien ressuscité par la tendresse d'hommes et de femmes appartenant à l'Eglise.

15 Août 2005

 


N.B. : Tous les prénoms et villes des personnes citées ont été modifiées, toute ressemblance avec des personnes portant de tels prénoms serait fortuite.

Pour connaître la suite ou dialoguer en toute simplicité,
adressez un message à
pierre-jean.nazaire@laposte.net

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