***Vers les quelques pages arrachées au journal de 2001 de Thibaud

2002 : le chemin de Thibaud passe par Calcutta, il nous envoie de ces nouvelles

2003 : Bilan de son expérience de volontaire au mouroir de Mère Teresa :
 La mondialisation des valeurs ?
"
Sur le fond, j’ai ressenti cette expérience humaine de trois manières successives:
 Vanité, Découragement et Grâce"

"C’est finalement en 47 jours de marche que j’ai parcouru les 1800 kms qui séparent Paris de St Jacques de Compostelle, en faisant halte dans des abribus, des granges, des communautés religieuses, chez l’habitant, et en Espagne, dans des refuges pour pèlerins. J’ai ensuite encore marché 3 jours jusqu’au Cap Finisterre ; où il est d’usage que les pèlerins brûlent leurs vêtements, se plongent dans la mer, et ramassent une coquille sur la plage. Ces 50 jours m’ont donné l’occasion de redécouvrir deux pays à l’échelle humaine qui est celle du marcheur ; et de rencontrer des centaines de personnes, et notamment parmi les 250.000 qui venues de tous les continents, empruntent chaque année au moins une partie de ce chemin. Merci à ceux qui m’ont aidé en pensée, où par action. Et, si vous connaissez quelqu’un qui souhaite se lancer dans cette aventure : je suis à sa disposition pour lui donner des conseils. A bientôt"


image du site de l'union des associations jacquaires de France

Pages arrachées à mon journal

 

 

Traditionnellement, le pèlerinage de Compostelle se fait à pied, de chez soi, et d’une seule traite. Tel a été mon projet.

 

Palaiseau : 1er jour de marche ; 25 km parcourus. Je fais étape dans une ferme, chez des cousins d’un ami.

Pourquoi prendre le chemin de Compostelle ?

Parce que j’en ai marre de Chartres.

Parce que dernières grandes vacances, je cherche quelque chose de moins trivial, qu’un tour du monde.

Parce que ce que nous voulons faire, il faut le faire maintenant, puis que demain déjà nous serons tous mort.

Je me souviens de ce film de Tarkovski : Stalker. Le personnage principal lance un écrou devant lui ; part à sa poursuite, le ramasse et le relance à nouveau… et ainsi jusqu’à la fin. La vie peut ressembler à un tel parcours : on se fixe à soi même des d’objectifs qui sont aussi dérisoires que de lancer un écrou devant soi : les uns se rapportent à l’avoir et nous rassurent (logement, voiture, femmes, trucs qui servent à rien) ; les autres se rapportent au paraître et nous servent à nous sentir aimable (diplômes, statut social, actions caritatives, partir à Compostelle…). Une accumulation de petites choses qui divertissent l’existence sans la conduire nulle part.

La démarche du pèlerinage est autre. Au bout du chemin, il y a quelque chose, et le cheminement géographique est la métaphore d’un cheminement intérieur. On part de là où on se trouve. On renonce à tout ce qui est accessoire pour pouvoir atteindre une destination qui figure l’accomplissement de soi : une vie dans laquelle les valeurs de l’être (l’amour, la vérité, la liberté) l’ont emporté sur celles de l’avoir et du paraître.

 

Il y a 1800 km à parcourir entre Paris et Saint Jacques de Compostelle : je me contenterai de mettre un pied devant l’autre, et jour ou l’autre, je finirai bien par arriver. Je suis parti, et maintenant, le temps joue pour moi.

 

Orléans : 5ème jour de marche ; 159 km parcourus. Je fais étape dans un ancien couvent tenu par une association qui s’occupe d’handicapés mentaux.

Le cerveau marche avec les jambes, et je profite de la solitude de mes journée pour penser a des problèmes sur lesquels ma raison butte. Par exemple, la conscience de Jésus. Comment la rencontre en Lui du fini et de l’infini ne l’a pas rendu fou ? Peut-être que la solution est tout simplement dans la vie de foi de tout un chacun ; puisque nous sommes Christ par le baptême.

Mon programme spirituel était de prier pour tous ceux que j’ai connus au cours de ma vie. Je ne pensais pas avoir rencontré autant de monde. En marchant, tout remonte : des personnes croisées sur mon chemin il y des années, et dont j’ai oublié le nom, et parfois même le visage. Je m’en souviens pourtant parce qu’elles m’ont marqué par un mot, une attitude, un regard, que j’ai pu reprendre à mon compte, et qui me constituent aujourd’hui tel que je suis. Je cheminais sans le savoir avec eux, et le pèlerinage me l’a révélé.

 

 

Ligugé :13ème jour de marche ; 412 km parcourus. Je fais halte à l’abbaye Saint-Martin.

Je fais une lessive, et je vais me confesser. J’allège mon sac. C’est fou ce qu’on peut faire avec un bout de savon : du shampoing, de la lessive, du dentifrice… Avec le temps, l’essentiel se réduit à de moins en moins de choses ; mais il faut toujours se dépouiller plus encore pour aller plus loin.

J’ai une tendinite au mollet gauche, et déjà trois épaisseurs d’ampoules sous les talons. Chaque fin d’étape est un chemin de croix, et chaque matin est une résurrection. Il y a des pèlerins qui s’imaginent pouvoir obtenir des grâces par des tendinites et des ampoules. Ils prennent vraiment Dieu pour un con. Je crois que la seule vertu de la souffrance acceptée est de nous ramener à plus d’humilité, et de nous permettre ainsi de recevoir des grâces de Dieu qui n’attendent que nous.

 

 

Melle :15ème jour de marche ; 475 km parcourus. Je fais halte au presbytère de la ville.

Le prêtre chez qui je fais halte ce soir, doit célébrer trois enterrements demain. Il me parle de la pastorale dans son secteur. Nous évoquons l’échec des ADAP : l’ex-avenir de l’Eglise. Le problème de l’Eglise en province n’est pas la baisse des vocations, ni même la baisse de la pratique religieuse (proportionnellement plus importante encore que celle-ci) ; mais la désertification des campagnes. Et si les prêtres ne sont pas jeunes : les fidèles le sont encore moins.

Les hommes se détournent du transcendant dès qu’ils arrivent à satisfaire leurs besoins primaires. Dieu est habitué à cette ingratitude, et l’Eglise n’est pas là pour faire du chiffre.

Ce soir, une fois encore, je dormirai dans une chapelle, en présence du Saint-Sacrement. Je ne veillerai pas une heure avec Lui ; mais demain, moi aussi je monterai au Golgotha ; à moins que je ne cours en même temps vers le tombeau vide.

 

 

Retjons :24ème jour de marche ; 809 km parcourus. Je fais étape à l’auberge des pèlerins.

Je rencontre un allemand septuagénaire : Lothar. Il avait toujours rêvé de faire le pèlerinage ; mais en raison d’une maladie cardiaque, il n’avait jamais osé se mettre en route. Aujourd’hui, il estime que cela a plus de sens de mourir sur le chemin, plutôt que dans son lit après une grosse choucroute. Il a raison ! Il me demande de prier pour lui quand j’arriverais à Compostelle, et nous, nous donnons rendez-vous dans l’éternité. C’est plus sûr.

 

 

Sarria :44ème jour de marche ; 1637 km parcourus. Je fais étape à l’auberge des pèlerins.

Je rencontre Mario. Il est jardinier, et comme la plupart des français qu’on croise sur le chemin, il est de la génération des paumés de mai 68. Il a eu dernièrement beaucoup de problèmes dans sa vie (divorce, perte d’emploi, etc.). Il était allé habiter chez son frère. Celui-ci lui avait parlé du pèlerinage. Son frère est mort d’une mort violente, le mois dernier. Il a donc décidé de prendre la route de Compostelle pour essayer de comprendre. Sa conversion est spectaculaire : il dévore la Bible et assiste à tous les offices qu’il peut. Il se pose beaucoup de questions : il me demande pourquoi Dieu a-t-il rappelé son frère qui était pourtant si bon et si pieux ; il me demande pourquoi il y a plusieurs évangiles, et pourquoi les chrétiens sont divisés ; il me demande pourquoi nous ne sommes pas parfaits, alors que Christ est mort et ressuscité pour nous sauver. Je ne réponds pas (qui le pourrait ?) ; mais je lui dis ce que je crois. J’apprécie la fraîcheur de sa foi, et à ce moment, je ne suis sûr que d’une chose : nous sommes sur le bon chemin.

 

 

Santiago : 47ème jour de marche ; 1753 km parcourus. Je fais halte au petit-séminaire.

Il semblerait que le pèlerinage soit terminé. A mes côtés, Mario, le compagnon des derniers jours, pleure. Moi, je ne ressent aucune émotion, et je me demande ce que je fais là. Je pensais arriver dans une ville mystique, et me voici dans une cité de marchands. Je pensais que le sanctuaire était consacré au premier apôtre qui donna sa vie pour le Christ, et la statuaire ne représente qu’un matamore médiéval. Bref, je pensais arriver à Santiago, et je me retrouve à Lourdes. Je pensais rencontrer St Jacques, et me voilà avec Jeanne d’Arc.

Dès demain, je repars. J’irai jusqu’à la mer, au cap Finisterre. Un Italien, croisé à Punte-la-Reina, me l’avait dit : « Santiago, c’est la mort, et Finisterre, c’est la vie ».

 

 

Cap Finisterre : 50ème jour de marche ; 1848 km parcourus

Au bout du chemin, il y a un phare qui brille dans la nuit ; en contre-bas, une plage. J’y brûle mes vêtements de pèlerin (les habits du vieil homme), et je vais me baigner dans la mer. La mer de tous les commencements : celle-là même par laquelle St Jacques est venu évangéliser le continent ; et que par laquelle ses fils dans la foi sont allés évangéliser le nouveau monde.

Mon pèlerinage entre Paris et le Finisterre a duré 50 jours : les 6 jours + 1 de la création, les 40 jours au désert du Christ, et les 3 jours entre sa mort et sa résurrection. 50 jours pour une pentecôte.

 


Eté 2002 : Le chemin continue sur d'autre route  

 3 mois comme aide-soignant à Calcutta

"Puisque cela t`interesse, voici quelques nouvelles de mon sejour en Inde.

   Jusqu`ici, tout se passe pour le mieux. Je suis arrive a Calcutta, mercredi 10 juillet, apres 60 heures de trajet : par avion, via Moscou et New Delhi ; puis 1500 km de train indien (c`est a dire un ancien train anglais, mal entretenu depuis 55 ans). Avec ses 14 millions d`habitants, Calcutta est une New-York du Tiers Monde : une agglomeration qui n`en fini pas (il n`existe pas de carte avec l`integralite des rues) , et une polution impressionante (respirer l`air de Calcutta une journee, equivaut a fumer 20 cigarettes).

      A part cela, j`ai eu quelques bonnes surprises a l`arrivee. D`abord, le cout de la vie : le ticket de metro coute 2 centimes, je dejeune au ''restaurant'' pour 1 euro, et je dors dans un "hotel" pour 1,25 euro ! Pour le moment, je ne suis pas malade. Ensuite, bien que ce soit la mousson, il n`y a pas une goutte de pluie durant la premiere semaine (il pleut presque chaque jour depuis). Enfin, je n`ai toujours pas vu de moustique (donc pas de risque de paludisme). Pourvu que cela dure! Pour le reste, il fait entre 35 et 40 a l`ombre, et on transpire en permanence. Mais ici, pas besoin de deodorant : la puanteur est telle, qu`il faudrait desodoriser la ville avec des canadairs...

     Je travaille comme volontaire dans les oeuvres de Mere Teresa (c`est la que les besoins sont les plus importants en ce moment : nous sommes peu nombreux, en raison de la guerre avec le Pakistan). Le matin, je suis dans un mouroir (soins tres rudimentaires : amputations, etc), et l`apres-midi dans un centre pour enfants handicapes physiques et autistes (la totale...)

     Mercredi dernier, avec un autre volontaire (un ''petit gris''), nous avons ramene chez lui, a Benares, un patient du mouroir de Mere teresa. Un garcon de 20 ans qui avait ete ramasse a la gare de Calcutta inconscient. Pendant trois semaines, on l`a nourri par ''sonde'' (un tuyau dans un trou de nez jusqu`a l`estomac et a l`autre extremite, une grosse seringue avec de la bouillie), et il a miraculeusement fini par se reveiller. Les indiens sont assez solides physiquement. L`infortune etant un peu attarde (suite a l`inaction de son cerveau ?), il a fallu le raccompagner chez lui. Benares est une ville pationnante : les ablutions rituelles des Bramanes sur les bords du Gange, les cremations (pour les indiens les plus riches, les autres etant jetes tel quel dans le fleuve...), etc."


 

 La mondialisation des valeurs ?

Volontaire au mouroir de Mère Teresa à Calcutta. 

    

Calcutta : 14 millions d’habitants, 400.000 sans-abris. L’an dernier, ne disposant que de trois mois pour réaliser une mission humanitaire, je me suis orienté vers une œuvre où l’action est synonyme de court terme : le mouroir fondé par Mère Teresa, à Calcutta.

            Le concept du mouroir est simple : permettre à ceux qui meurent dans la rue, de passer leurs derniers instants dans la dignité ; et si c’est encore possible, de les guérir. En un demi siècle, il a ainsi accueilli 76.000 patients. 40.000 en sont ressortis en bonne santé. Les patients souffrent des maux les plus divers : malaria, tuberculose, sida, fièvre typhoïde, méningite, polio, cancer, occlusion intestinale, gangrène, brûlures et blessures en tous genres ; le tout aggravé par la malnutrition. Les volontaires -une quarantaine venus de tous les continents- se forment sur le tas, aux côtés des religieuses et les religieux qui y travaillent en permanence. Chaque jour, il faut : laver les patients, les habiller, les nourrir, leurs faire prendre leurs traitements, nettoyer et panser leurs plaies, faire de la rééducation avec ceux qui pourront ressortir, faire la lessive et la vaisselle à la main. De cette expérience, j’ai conservé des images fortes dont je me souviendrai encore longtemps.

Je me souviens du premier malade que j’ai nourri : je croyais qu’il avait 60 ans ; mais en fait, il avait mon âge. Je me souviens de tous ces hommes de 30 à 40 kg, vêtus de pyjamas bleus et blancs, que j’ai dû porter dans mes bras. Je me souviens que ceux dont la mort était imminente étaient placés en tête de rangée dans la salle commune, afin de faciliter l’évacuation de leur cadavre. Je me souviens des premières paroles de cet homme qui été resté inconscient plusieurs jours : Give me five roupies… Grâce à Dieu, il avait conservé toute sa tête. Je me souviens que les patients n’avaient plus rien à eux : pas même une photo, pas même un mouchoir. Je me souviens de ce sourd-muet analphabète qui est mort sans même que nous ayons pu connaître son nom. Je me souviens de la violence de l’odeur de la chair putréfiée. Je me souviens de cet homme qui était arrivé avec le pied enroulé dans du papier journal : à l’intérieur, je crûs d’abord qu’il y avait du riz sur sa plaie ; mais il s’agissait de vers. Je me souviens de l’absence de solidarité des patients entre eux. Je me souviens de ce simulateur : il se faisait passer pour paralysé, jusqu’à ce que ses camarades le dénoncent : ils se levait la nuit pour aller aux toilettes. Je me souviens du médecin qui venait bénévolement une fois par semaine pour diagnostiquer les patients : il était brahmane, et jamais il ne voulu toucher un seul d’entres eux. Je me souviens de Andy, cet ancien golden boys, bénévole au mouroir depuis 13 ans. Par deux fois, il y avait contracté des variantes de la malaria et la tuberculose. De sa précédente vie, il avait conservé ce stress permanent : comme si chaque action pouvait être une question de vie ou de mort. Mais cette fois-ci : c’était pour de vrai. Je me souviens de la patience et de l’abnégation des Missionnaires de Mère Teresa. Je me souviens que la charité réclame une grande force intérieure, quand en l’absence de morphine, nettoyer une plaie menacée par la gangrène, tourne à la scène de torture. Je me souviens de cet homme qui s’est laissé mourir de faim à la mort de sa fille. Je me souviens de cet enfant au dernier stade de la tuberculose : il crachait le sang ; mais jamais il ne pleura. Je me souviens de l’immense solitude qui entoure la souffrance et la mort. Je n’ai pas oublié, et j’espère que je souviendrai encore de la sérénité de ceux que j’ai vu mourir, quand mon tour sera venu.

Sur le fond, j’ai ressenti cette expérience humaine de trois manières successives.

 

La vanité

 

La première, avant d’arriver -je le reconnais- était une certaine fierté : à la manière d’un Kouchner débarquant en Somalie, un sac de riz sur l’épaule, sous les flaches des photographes. Comme si la misère des autres pouvait-être le théâtre de nos exploits, de notre sublime générosité... La charité se laisse ici corrompre par la vanité : le désir de paraître l’emporte sur l’élan du cœur, et la comédie sociale sur la vie authentiquement vécue. Heureusement, la brutalité du réel dissipe vite ces mensonges.

 

Le découragement

 

La seconde, une fois sur place, a été la tentation du découragement. Cinquante ans après la création du mouroir, rien n’a changé à Calcutta. Les hôpitaux publics restent fermés aux plus pauvres. On trouve encore des hommes à l’agonie dans les tas d’ordures ; et les riverains chassent toujours à coups de bâton ceux qui viennent mourir sur leur trottoir. Et pourtant, l’Inde n’est pas la Somalie : elle est la dixième puissance économique mondiale, elle a des centrales nucléaires, elle envoie des satellites dans l’espace. Durant mon séjour, dans un train, je rencontre un Indien qui a fait ses études en Angleterre et qui travaille aux Etats-Unis. Il est scandalisé par les abattages massifs de troupeaux de bovins en France. En ce qui concerne ses concitoyens qui meurent sur le trottoir, il me dit : Où est le problème ?! La vache aussi meurt dans la rue !                 Quid, de la dignité supérieure de l’homme par rapport à l’animal ? De l’humanisme ? De la solidarité ? Ces valeurs que je croyais universelles, et dont je m’aperçois avec effarement qu’elles ne sont pas partagées. Pour autant, cet homme n’est pas un salaud. Comme la plupart des hindous -y compris les intouchables- il ne pense pas que l’humanité soit une : ni Eve, ni Lucy. Il croit que chaque caste a été créée d’une façon différente. Il croit que ceux qui subissent le sort le plus misérable, ne font qu’expier les impiétés d’une vie antérieure. Et que le but ultime de la vie est de parvenir à se détacher de toutes passions -y compris l’amour- afin de parvenir à stopper le cycle des réincarnations, et se dissoudre totalement dans l’infini.             Partant de là, notre action auprès des plus pauvres ne pouvait être comprise. A quoi bon avoir fait des milliers de kilomètres pour passer ses journées dans les vomissures, le sang, la sueur, le pus, la pisse, la merde et la mort, de personnes complètement résignées à leur sort, et qui ne vous ont rien demandé ? La tentation est alors de rentrer chez soi, en se disant : Si un jour, ils ont envie que ça change : ils pourront toujours nous appeler.

Mais c’est quand on en attend plus rien, qu’on peut rentrer dans la vérité des choses.

 

La grâce

 

Dans un troisième temps, ni héros de la misère des autres, ni témoin compréhensif jusqu’à l’abstention, j’ai cherché jour après jour à me pénétrer de l’esprit que Mère Teresa avait voulu donner à son oeuvre. Elle aimait rappeler ces paroles du Christ : Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. Ac 20,35 ; et : Ce que vous ferez au plus petit d’entre-vous, c’est à moi-même que vous le ferez. Mt 25,40                      Se déprendre de ce vieux réflexe primal qui consiste à toujours chercher à accumuler plus, afin de se rassurer ; et ce, alors même que nos besoins vitaux sont depuis longtemps comblés. Pouvoir rencontrer Dieu ici et maintenant dans sa figure la plus humaine : sous les traits du déshérité. Avoir l’occasion de Lui rendre ce qu’Il nous donne, et ainsi entrer dans ce mouvement giratoire de l’amour, qui est peut-être le cœur du christianisme et le principe même de la vie. 
                        En Inde, toute expérience spirituelle est favorisée par l’atmosphère mystique qui y règne partout. D’après les hindous, la composition du monde inclut un cinquième élément : l’esprit, aussi présent à leur perception du monde que peuvent l’être la terre et le feu. Dans un mouroir, ce sens mystique n’est pas de trop pour aller au-delà de l’évidence immédiate : l’homme souffre, crève et pourri, comme n’importe lequel des animaux. 
                    
En présence des corps décharnés et couverts de plaies des patients de Calcutta, j’ai souvent eu le sentiment d’être en présence de celui du Crucifié. Par sa Passion, le Fils du Dieu de tous les hommes les rejoignait au fond de l’abîme, dans leurs souffrances mêmes. Après leur dernier souffle de vie, je crois qu’Il les attendait déjà depuis le vendredi de la Croix et dans l’espérance du dimanche de la Résurrection : Il venait proposer le Salut à ceux qui comme eux, n’ont pas eu la chance de le rencontrer de leur vivant.

En résumé, au départ, on s’imagine qu’on va sauver les autres ; alors qu’en fin de compte, c’est toujours l’autre qui vous sauve.

     J’ai ainsi passé trois mois en Inde, au milieu d’hommes avec lesquels je n’avais finalement en commun que le seul fait d’être embarqué dans la même aventure qu’est la vie. Trois mois au cours desquels j’ai essayé de découvrir jusqu’où il est possible de percevoir le monde, et de ressentir l’existence d’une manière différente de la nôtre. Trois mois au cours desquels, plus je fréquentais les Indiens, et moins j’avais le sentiment de les comprendre, d’en saisir la profondeur et la richesse. Mais ceci, on pourrait le dire à propos de tout être humain.

 


Thibaud CHALMIN
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thibaud(@)chalmin.fr
 

Mais que se passe-t-il en ce moment au Mont Cebreiro, à Santiago, ou au Cap Finisterre ?

Pour le savoir, il suffit de cliquer sur ce lien :

http://www.crtvg.es/frances/camweb/primenucamarasflash.htm