Le Temps d’un Chemin...
 (22 octobre 2001)

 

De retour depuis un mois, enfin j’atterris... Après 7 semaines de marche, 7 semaines au rythme des pas et du vent, retrouver ne serait-ce qu’une notion du temps «ordinaire» est un véritable travail de réadaptation. Le temps du Chemin est très proche du Temps, mythique et idéal, du Présent Eternel, on parvient avec de plus en plus de facilité à «être là», état rare que toutes les voies spirituelles et méditatives aspirent à atteindre. Le temps «humain» se distend, se dilate et se condense à la fois. Tout est intense, les durées habituelles se resserrent : le temps de la rencontre, de la découverte de l’Autre et de l’ouverture de soi, le temps de vivre et de comprendre les messages de la Vie... sont infiniment plus courts et plus directs. Et pourtant, on a souvent le sentiment d’être si loin de l’« avant» et de l’«après» qu’ils en perdent leur réalité. Chaque jour, chaque étape est comme une nouvelle vie, une nouvelle page.    

Bien sûr, le retour est brutal. On commence par se demander pourquoi on est revenu, et puis petit à petit, on comprend que ce qui est important est précisément de revenir et de trouver le moyen de garder cet état précieux et mystérieux, de l’injecter dans la vie banale pour qu’il y prospère et serve à changer plus de soi et de sa Vie - et par ricochets, dans le meilleur des cas, des Vies alentour- que le petit moment d’un voyage. Il est évidemment beaucoup plus simple, plus facile de vivre un chemin intérieur intense, un état de Présence, d’ouverture au monde, aux Autres et aux choses sur les Chemins de Compostelle, si Habités par la Foi encore vive des millions de pèlerins qui depuis mille ans ont laissé leurs traces dans l’air et la terre, dans la lumière et dans l’écorce, dans la pierre et le bois, dans les sourires et les douleurs, dans les mouvements du soleil et de la lune...

 

        Mais c’est là que commence la Tâche, pour qui l’accepte : il ne suffit pas d’avoir touché du doigt la Force, la Lumière Vive, la Joie, encore faut-il l’installer dans le «petit temps». Il en va de la Vie comme de l’Amour -et pour cause, puisque c’est la même chose- : tomber amoureux est facile : ça nous arrive comme malgré nous, c’est un état qu’il nous semble «subir», comme venu d’ailleurs, hors de nous. Mais il ne s’agit pas d’en rester là, sans quoi il s’use, s’abîme, et on l’oublie. Pour passer à l’Amour, alors commence le travail, la construction qui demande vigilance et rigueur, volonté et persévérance. La moisson en est incomparablement plus riche et bénéfique, à la mesure des efforts fournis. Effort ne rime pas toujours avec souffrance. Au contraire. Plus cette «discipline» devient un réflexe, plus il en ressort de Joie, de plénitude.

 

Ainsi, je me sens à un seuil. La Vie m’a fait goûter aux fruits de la moisson, et m’a offert les graines pour mes premières semailles. Au boulot ! Je ne sais pas encore quoi en faire, comment planter, ni où, mais il me faut faire confiance, comme ma Vie me fait confiance : elle distribue toujours la Tâche au moment où l’on est prêt à l’accomplir...

Le Camino n’est qu’une étape, un pas sur le Chemin. De ce qui semble une parenthèse dans une vie, il faut faire le terreau d’une Vie plus pleine et plus «vécue», une Vie où l’on s’enracine non plus comme une «victime» des éléments extérieurs mais comme le catalyseur qui transforme la matière brute en objet, et les aléas en évènements : devenir l’artisan qui transforme, invente, construit, emboîte et met en mouvement les mécanismes distincts qui sans son intervention ne seraient que des choses informes, des accidents dépourvus de sens.

Le Chemin nous met dans les mains, plus nettement que toute autre démarche spirituelle, il me semble, le sens et la responsabilité de notre propre vie, et nous pousse à en tirer les conséquences pour en devenir acteur à part entière.   

Il n’y a pas, à mon avis, d’aventure plus excitante, plus riche ni plus belle que celle-là : parvenir à jouer pleinement et en conscience son propre rôle dans sa propre Vie...

 

Cécile Bidault (Poitiers) et maintenant avec un jacquet Luxembourgeois
cebibi@wanadoo.fr

 

le 7 août 2001

 Béni soit l'irrigation lors de la traversée des champs de maïs (dans les Landes sous la canicule)
"Méfies-toi Cécile, tu es suivie !"

 


Jean-Jacques : "L'une septique, l'autre déjà sûr de lui"